Comme chaque année au mois de juin, les métropoles se couvrent de couleurs en l’honneur du “mois de fierté”. Festivité, musique, rire et danse. La fête s’empare de nos rues. Cependant, les slogans ne sont plus des slogans revendicatifs sous la forme de luttes, mais davantage une célébration. Les associations organisatrices s’empressent de ne pas affilier leurs manifestations et d’invisibiliser les mouvements politiques derrière la notion d’inclusivité. A Bordeaux, les prises de paroles de mouvements tels que la France Insoumise ont ainsi été refusées en 2026. D’un autre côté, le 2 juin, nous apprenions la mort d’un jeune homme de 19 ans suite à une agression homophobe. Mais comment peut-on alors prétendre décemment que la Pride n’est qu’une déambulation festive et consensuelle quand le simple fait d’exister se solde encore par la mort ? Dépolitiser la Pride, vouloir en faire un festival consensuel et « pour tous », met en danger la conquête de droits. Chasser les organisations politiques pour complaire à une charte de « neutralité » festive, c’est aussi entrer dans l’oppression. La députée France insoumise Ségolène Amiot rappelle la portée universelle et historique de cette mobilisation. “Lorsque la Pride a gagné des droits, c’est toute la société qui en profitait, en commençant par les Femmes”. Ce lissage marketing apolitique est loin d’être neutre. En effet, il permet surtout une récupération commerciale, permettant l’émergence du capitalisme rose.  Le capitalisme rose ?  Ce « capitalisme rose », aussi appelé “pinkwashing”, théorisé par Jasbir Puar , est un piège structurel. Il désigne l’assimilation et la récupération des identités, des luttes et des cultures LGBTI+ par le système économique capitaliste et l’économie de marché. Le système capitaliste a intrinsèquement besoin de diviser, de précariser et de hiérarchiser pour maximiser ses profits. Actuellement, au sein de nos prides comme à Lyon et à Paris, nous observons des multinationales critiquées et critiquables telles que BNP Paribas. Celle-ci se couvrent des couleurs des revendications. Cependant, une charte de la diversité ou un stand d’entreprise à la Pride ne protègent en rien un·e travailleur·es LGBTI+ d’être soumise à la sous-traitance, ni une discrimination à l’embauche. L’objectif de ce « pinkwashing » est une sorte de “blanchiment moral” en associant la marque à des valeurs de modernité, de progressisme et de tolérance pour s’acheter une respectabilité éthique à peu de frais. Cela leur permet surtout d’améliorer leur image de marque.  Les danger de l’Assimilation de la lutte au système capitaliste La communauté LGBTI+ n’est pas un bloc homogène de consommateurs. En effet, elle est massivement composée de travailleuses et de travailleurs, souvent poussé·e.s vers la grande précarité par les violences systémiques. Derrière les paillettes, oui, on retrouve la précarité. Permettre au secteur privé de s’étendre au sein de nos luttes en les neutralisant et accepter le financement de structures bancaires qui, le reste de l’année, pressurent les salariés, détruisent le code du travail et exigent la casse des services publics est une contradiction absolue. Cela engendre simplement la stagnation des luttes tout en invisibilisant les plus précaires. La Pride doit rester un espace de contestation anticapitaliste.  Pourquoi la fête ne suffit plus ?  Si la rue doit gronder, c’est parce que l’ambiance idéologique se brustalise aussi. Nous assistons aujourd’hui à une véritable fascisation de l’espace public. Les discours de haine, autrefois cantonnés aux marges, sont désormais thématisés, théâtralisés et normalisés quotidiennement sur les plateaux de télévision et dans l’hémicycle. L’extrême droite ne se cache plus. Cette montée en puissance appuyée du « c’était mieux avant » pour masquer leur incapacité à répondre à la crise économique et sociale,  fabrique des boucs émissaires. Ils louent une époque imaginaire où l’ordre moral aurait régné, où les structures familiales étaient strictement hétéropatriarcales, et où les minorités ne s’affichaient pas. Dans ce récit nostalgique et toxique, l’émancipation des femmes et des personnes LGBTI+ est présentée comme une « décadence » qu’il faudrait stopper pour « sauver la nation ». C’est dans cette logique que s’inscrivent aujourd’hui les offensives transphobes. En ciblant les personnes trans, et particulièrement les mineurs à travers des propositions de loi visant à interdire leurs parcours de transition, la droite et l’extrême droite s’attaquent à l’avant-garde des libertés. Et concrètement ? Récemment, cette pensée réactionnaire s’est introduite dans les débats de l’hémicycle, mais aussi au sein de nos textes de droits. En effet, la loi Rodwell sur la sécurité adoptée début 2026, en intégrant des dispositions qui compliquent les démarches de changement d’état civil, institutionnalise les pensées de l’extrême droite sur une dite crise de l’ordre moral. Sous couvert de fermeté administrative, ce texte contient des dispositions qui attaquent de plein fouet les personnes trans, en tentant par exemple d’exiger des critères restrictifs inédits, comme un casier judiciaire vierge, pour les démarches de changement d’état civil.  Ainsi, le meurtre homophobe de Noahm à Metz, l’exploitation capitaliste et l’offensive législative transphobe procèdent du même système d’oppression. Face à cela, la Marche des Fiertés n’a de sens que si elle se conçoit comme le point de convergence de toutes les résistances. Nous ne pouvons pas dissocier la lutte LGBTI+ du combat antifasciste et anticapitaliste, car l’extrême droite au pouvoir signifie mécaniquement la suppression de nos droits et la libération de la violence de rue. La Pride n’est pas à vendre, elle n’est pas à lisser, elle n’est pas à dépolitiser.  Bibliographie :  Bantigny, L. (2013). Quelle “ révolution ” sexuelle ? Les politisations du sexe dans les années post-68. L’Homme & la Société, 189-190(3) Turcan, M. (2026, 3 juin). « Un jeune homme gay meurt à Metz après avoir été frappé à la tête, ses proches dénoncent une agression homophobe ». Mediapart. Bouanchaud, C. (2021, 26 juin). « Le terme de pinkwashing revêt une dimension négative, avec l’idée d’hypocrisie des marques ». Le Monde.